Sur cette portion de côte normande baptisée Côte Fleurie, deux noms dominent systématiquement les guides touristiques : Deauville, avec ses planches et son festival de cinéma, et Trouville, sa rivale historique de l’autre côté de la Touques. Les deux villes cultivent depuis plus d’un siècle une image de villégiature chic, parfois un peu ostentatoire. À une vingtaine de kilomètres de là pourtant, une troisième station a pris le parti inverse : ne rien changer, ou presque, et laisser le temps faire son œuvre tranquillement. Cette ville, c’est Houlgate — la face discrète de cette même Côte Fleurie.

Tout commence, littéralement, par un nom qui n’appartient pas au français. « Houlgate » vient du vieux norrois — la langue des Vikings qui remontèrent la Manche il y a plus de mille ans — et signifie « chemin creux ». Le mot désignait à l’origine une simple butte au bord d’un ruisseau, avant que la station tout entière, encore appelée Beuzeval au XIXe siècle, ne l’adopte définitivement en 1904. Ce genre de détail, presque anodin, en dit long sur une ville qui a toujours cultivé sa propre histoire plutôt que de l’emprunter à ses voisines plus célèbres.

Une promenade qui porte le nom d’un aviateur

Marcher le long de la plage de Houlgate, c’est traverser sans le savoir un petit musée d’histoires individuelles. La promenade qui longe le rivage porte le nom de Roland Garros, et ce n’est pas un hasard : c’est depuis la villa Dubonnet, en bord de mer, que l’aviateur s’est envolé le 4 septembre 1911 à bord de son monoplan Blériot, battant ce jour-là le record du monde d’altitude. On peine aujourd’hui à imaginer la scène, entre les cabines de bain et les ombrelles de la Belle Époque, mais l’anecdote a traversé le siècle sans prendre une ride.

Un peu plus loin, une autre villa cache une histoire tout aussi inattendue : Le Castel, louée entre 1912 et l’après-guerre par un certain Louis Cartier, dont le nom n’a évidemment pas besoin de présentation. Il faut dire que Houlgate compte plus de trois cents villas de cette époque, bâties entre 1850 et 1914 par une bourgeoisie parisienne tombée sous le charme des bains de mer, mêlant sans complexe le style néo-normand, le néo-gothique et même, ici ou là, un improbable chalet suisse. On les découvre au hasard des rues, sans avoir besoin de billet ni de guide, simplement en levant les yeux — un patrimoine tout aussi riche que celui de Deauville, mais sans jamais avoir été transformé en carte postale.

Un théâtre qui a vu passer Debussy et Zola

Et puis il y a le casino, posé au bout de la promenade Roland-Garros, face à la Manche. Fondé en 1877 puis reconstruit au tout début du XXe siècle dans un style qui emprunte au Trianon, il a connu son âge d’or lorsqu’un théâtre y fut aménagé, avec sa troupe permanente et son orchestre : Camille Saint-Saëns, Claude Debussy, Émile Zola ou Roland Garros lui-même y ont passé quelques soirées, à une époque où la station rivalisait d’attraits avec les plus grandes stations de la côte. Racheté depuis par le groupe Vikings, l’établissement a su moderniser son offre de jeu — 75 machines à sous, sept postes de blackjack électronique, huit de roulette anglaise et deux tables de boule 2000 — sans rien perdre de son cachet d’origine, avec un restaurant, Entre Terre et Mer, ouvert à tous face à l’horizon marin.

Avant de pousser les portes de cet établissement historique, certains visiteurs consultent les avis sur Casino de Houlgate pour mieux comprendre l’atmosphère du lieu et l’expérience proposée au-delà de son cadre patrimonial.

Cent cinquante millions d’années à ciel ouvert

Si l’architecture raconte un siècle, les falaises des Vaches Noires, à la sortie de la ville, en racontent cent cinquante millions. Ce front de craie et d’argile, sculpté par l’érosion entre Houlgate et Villers-sur-Mer, expose des strates géologiques qui datent du Jurassique, truffées de fossiles d’ammonites et d’anciens reptiles marins. Leur nom, moins savant, vient d’un simple jeu d’optique : depuis le large, ces masses sombres évoquent un troupeau de bêtes figées face à la mer. On les longe à marée basse, en surveillant l’horaire comme le font les habitués, pour une balade qui a des allures de voyage dans le temps bien avant l’invention du mot tourisme.

Le goût du Pays d’Auge

Ce même temps qui a façonné les falaises a aussi façonné les traditions culinaires de l’arrière-pays. Houlgate se trouve en plein cœur du Pays d’Auge, terre de pâturages où naît le véritable camembert, fabriqué au lait cru et moulé à la louche selon un savoir-faire protégé par une appellation d’origine. Les vergers environnants, eux, donnent le cidre et le calvados, cette eau-de-vie de pomme qui vieillit patiemment en fût de chêne. Quelques fermes ouvertes aux visiteurs, à une poignée de kilomètres du centre, permettent de prolonger la balade par une dégustation, loin de l’agitation du front de mer.

Une ville à deux vitesses

Houlgate vit selon un rythme bien particulier, presque double. L’été, la station retrouve l’agitation qu’elle connaissait déjà il y a un siècle : cabines colorées sur le sable, familles installées à l’année dans leurs villas héritées, parties de mini-golf disputées sur le tout premier terrain de ce type de la ville, ouvert dès 1921, à quelques pas du front de mer. Puis vient l’automne, et la ville change littéralement de visage. Les volets se ferment, les rues se vident, et il ne reste plus que le bruit du vent sur la digue et les mouettes tournant autour des falaises désertées. C’est peut-être dans cette saison creuse que Houlgate révèle le mieux son vrai caractère : une station qui n’a jamais eu besoin de foule pour exister, et qui semble presque soulagée de retrouver, chaque hiver, le calme qui l’a vue naître.

C’est peut-être cela, au fond, la vraie identité de Houlgate : une ville qui n’a jamais eu besoin de se réinventer pour rester digne d’intérêt, et qui continue d’accueillir ses visiteurs avec la même discrétion qu’il y a cent ans, à l’écart du tumulte de ses célèbres voisines.

Auteur : Noah Moreau, Znaki.FM

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