Nous jonglons tous quotidiennement entre plusieurs activités : répondre à un email pendant une visioconférence, consulter notre téléphone en rédigeant un rapport, ou encore écouter un podcast tout en travaillant sur un dossier complexe. Cette pratique, largement répandue dans nos environnements professionnels, repose sur une croyance tenace : nous serions capables de gérer plusieurs tâches simultanément sans impact négatif. Pourtant, les recherches en neurosciences confirment le contraire. Le cerveau humain n’est pas conçu pour traiter plusieurs activités cognitives en même temps. Comprendre les mécanismes réels du multitâche permet de mesurer son coût caché sur notre efficacité et d’identifier des alternatives concrètes pour retrouver une productivité durable.
Le fonctionnement réel du cerveau face aux tâches multiples
Contrairement aux ordinateurs qui exécutent véritablement plusieurs programmes en parallèle, notre cerveau ne peut pas traiter deux tâches cognitives simultanément. Ce que nous appelons multitâche correspond en réalité à un phénomène de bascule rapide entre différentes activités, que certains chercheurs ont rebaptisé « switchtasking ». Le cerveau passe d’une tâche à l’autre en un dixième de seconde, créant l’illusion d’une gestion simultanée.
Ce processus de changement comporte deux étapes distinctes. D’abord, le « Goal Shifting » intervient : le cerveau décide d’abandonner temporairement une activité pour se tourner vers une autre. Ensuite, la « Rule Activation » se met en place, où le cerveau se réoriente vers les règles et le contexte de la nouvelle tâche. Cette transition n’est jamais instantanée ni gratuite sur le plan cognitif.
Les études de Joshua Rubenstein, Jeffrey Evans et David Meyer ont révélé qu’il faut en moyenne 23 minutes et 15 secondes pour retrouver pleinement sa concentration sur l’activité initiale après une interruption. Chaque alternance implique un effort de réorientation considérable, car le cerveau doit interrompre un processus mental, activer un autre ensemble de ressources, puis revenir à la tâche initiale en se rappelant précisément où il en était.
Cette gymnastique mentale génère ce que les spécialistes nomment le « coût de changement de tâche ». Sur une journée standard de huit heures, avec des basculements toutes les dix minutes, ce coût représente plus de trois heures de productivité perdue. Le cortex préfrontal, zone responsable des fonctions exécutives, s’épuise rapidement face à cette gestion multiple et fragmentée.
Seuls 3% de la population possèdent réellement la capacité de basculer entre les tâches sans baisse significative de concentration. Pour les 97% restants, cette pratique demeure systématiquement contre-productive, quelles que soient les aptitudes individuelles perçues.
L’impact mesurable sur l’efficacité professionnelle
Les conséquences du multitâche sur la performance sont aujourd’hui largement documentées. La performance globale chute de 20 à 50% tandis que le temps de réalisation s’allonge de 30% à 200%. Une étude de l’université de Londres menée en 2005 a même montré que le quotient intellectuel des salariés pratiquant le multitâche électronique diminuait temporairement de 10 points, soit un impact comparable à celui observé après une nuit blanche.
Cette baisse d’efficacité s’explique par plusieurs mécanismes. Chaque tâche cognitive mobilise la mémoire de travail, un espace mental limité qui permet de manipuler des informations en temps réel. Le multitâche surcharge cette mémoire en lui imposant de gérer simultanément plusieurs flux d’informations. Cette surcharge accroît considérablement l’effort cognitif nécessaire pour maintenir un niveau de performance acceptable.
Au-delà des chiffres, la qualité du travail se dégrade significativement. Le nombre d’erreurs augmente, tandis que la capacité à vérifier la justesse de son propre travail diminue. Les individus pratiquant régulièrement le multitâche présentent un temps de réaction plus lent, une mémoire à court terme moins efficace et une capacité réduite à prioriser les informations pertinentes.
Russell Poldrack, neuroscientifique, a découvert que l’apprentissage en mode multitâche stocke les informations dans le striatum plutôt que dans l’hippocampe. Résultat : les données ne sont pas assimilées durablement et restent superficielles, limitant la compréhension et la capacité à réutiliser les connaissances acquises. Cette mauvaise assimilation se traduit par des jugements hâtifs et un travail moins soigné.
Les répercussions s’étendent également au bien-être. Une étude de l’université de Californie a mesuré que les employés ayant accès à leur boîte mail présentaient des fréquences cardiaques plus élevées que ceux qui n’y avaient pas accès. Le stress généré par la gestion multiple des tâches déclenche la libération d’hormones comme l’adrénaline et le cortisol, pouvant conduire à l’épuisement professionnel. En 2026, 71% des travailleurs du savoir ont connu au moins un épisode de burnout l’année précédente.
Des alternatives concrètes pour retrouver sa concentration
Face à ces constats, plusieurs stratégies permettent de réduire efficacement le recours au multitâche. La première consiste à structurer sa journée en blocs de temps dédiés à des tâches précises. Cette approche, appelée « time blocking », permet de mieux organiser son emploi du temps et d’avancer sur ses priorités sans être constamment interrompu.
La méthode Pomodoro constitue une technique éprouvée : elle propose de travailler par sessions de 25 minutes de concentration intense suivies de pauses de 5 minutes. Après quatre cycles, une pause plus longue de 20 à 30 minutes est recommandée. Les membres d’équipe qui s’organisent selon ce principe constatent un gain de productivité de 43%.
Nous recommandons également d’identifier chaque jour trois tâches prioritaires maximum, celles qui font réellement avancer vos objectifs. Cette limitation consciente aide à rester motivé sans culpabiliser, en concentrant votre énergie mentale sur ce qui compte vraiment. Les recherches montrent une augmentation de productivité individuelle de 28% et une réduction du surmenage de 42% grâce à cette approche.
La gestion des notifications représente un levier majeur. Couper le son des alertes, éloigner son téléphone et fermer le logiciel de messagerie en dehors des créneaux dédiés crée un environnement propice à la concentration. Nous recevons en moyenne une notification toutes les six minutes sur nos téléphones et 49 emails par jour sur nos boîtes professionnelles : autant de sollicitations qui fragmentent notre attention.
Le Deep Work, concept développé pour désigner le travail en profondeur sans distraction, permet d’atteindre un état de « flow » où la productivité peut être multipliée par cinq. Cet état nécessite un environnement calme, une période bloquée dans l’agenda, et la volonté de couper toutes les sollicitations extérieures. Pour ceux qui travaillent à distance, ces pratiques rejoignent les stratégies pour entretenir un réseau social sain tout en préservant des plages de concentration.
Quelques exceptions existent néanmoins. Un multitâche limité reste acceptable lorsque l’une des activités n’exige aucune attention cognitive particulière :
- écouter de la musique instrumentale en travaillant
- Marcher pendant un appel téléphonique
- Prendre des notes manuscrites lors d’une conférence
Enfin, respecter son rythme biologique optimise naturellement la concentration. Les premières heures du matin correspondent généralement au pic de concentration : réserver ce temps aux tâches importantes et complexes maximise l’efficacité. Notre cerveau ne peut rester concentré plus d’une heure trente sans pause, d’où l’importance de créer des rituels réguliers pour recharger nos capacités attentionnelles.















































































